Limousheels - Romancière
À venir
Parution : printemps 2026
398 pages
Prix broché : 19,90 €
Prix ebook : 4,99 €
Format : 21 x 14.8 cm
ISBN : à venir
Extraits
Envolée mobilisée, chapitre 1
Samedi 1er août 1914
16h00, Masseret, Limousin, France
— Malheur…
Louise Lachan freina sans douceur et maîtrisa le léger dérapage de la roue arrière de son vélo sur la poussière du chemin. Elle posa son pied gauche à terre et tendit l’oreille. Laurent, son jumeau, l’imita, sans un mot. Leurs regards se croisèrent, quatre yeux, quatre miroirs reflétant leur émotion commune. La peur.
— Le tocsin… murmura Louise.
Laurent acquiesça, toujours en accord, toujours avec gravité, toujours sans la moindre parole.
Ils avaient passé ce chaud après-midi d’été avec des amis, à jouer dans l’eau fraîche de l’Auvézère. La note funeste de la cloche de l’église, répétée à l’infini, obscurcissait leur joyeuse insouciance de lourds nuages noirs d’inquiétude.
Louise inspira à fond. Mû par l’habitude, son pied droit récupéra, releva et appuya sur la pédale. Elle resta dressée sur sa machine pour accélérer et, après le virage à gauche, pour attaquer la rude ascension menant au village de Masseret. Laurent la dépassa, assis sur sa selle, sans avoir l’air de forcer, et ne put s’empêcher de la narguer d’un sourire moqueur. À quatorze ans et quelques jours, son passage dans le monde des hommes était indéniable : sa voix, ses muscles, sa pilosité. Louise savait qu’elle n’avait aucune chance de réussir à le suivre, mais elle s’accrocha, le cœur en folie et les jambes en feu.
Laurent l’attendait, son crâne roux émergeant de la forêt de chapeaux noirs. Un mot revenait sans cesse dans le brouhaha des conversations de la foule dense : mobilisation. Louise profita de sa grande taille pour découvrir l’affiche décorée de deux drapeaux tricolores croisés :
ARMÉE DE TERRE ET ARMÉE DE MER
ORDRE DE MOBILISATION GÉNÉRALE
Par décret du président de la République, la mobilisation des armées de terre et de mer est ordonnée, ainsi que la réquisition des animaux, voitures et harnais nécessaires au complément de ces armées.
Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août 1914.
Ces derniers mots avaient été tracés à la main, d’une belle écriture ronde. Louise se demanda si l’instituteur avait été sollicité ou si le maire s’était appliqué.
Tout Français soumis aux obligations militaires doit, sous peine d’être puni avec toute la rigueur des lois, obéir aux prescriptions du fascicule de mobilisation (pages coloriées placées dans son livret).
Sont visés par le présent ordre tous les hommes non présents sous les drapeaux et appartenant :
1° à l’armée de terre y compris les troupes coloniales et les hommes des services auxiliaires.
2° à l’armée de mer y compris les inscrits maritimes et les armuriers de la marine.
Les autorités civiles et militaires sont responsables de l’exécution du présent décret.
Tout en bas du document, les deux sceaux du ministre de la Guerre et du ministre de la Marine.
Louise observa ses voisins, enfiévrés par l’annonce, une surprise qui n’en était pas une. De nombreuses émotions marquaient les visages : angoisse, terreur, chagrin, excitation, enthousiasme, passion, euphorie. L’instituteur tenait un journal, Louise pencha la tête pour lire les gros titres :
Toute l’Europe est en armes
La Russie, l’Allemagne, la France mobilisent
Les nations européennes se préparent
Louise découvrit une autre actualité de premier plan :
Assassinat du citoyen Jaurès, un crime atroce
Jean Jaurès lâchement tué de deux coups de revolver
— Le meurtre du plus grand des humanistes pacifistes ne peut qu’annoncer l’obscurité du monde…
Le murmure de l’instituteur qui avait suivi sa curiosité.
Envolée mobilisée, chapitre 2
Après l’envol, elle lança le chronomètre, monta cent mètres plus haut et tourna encore une fois à gauche. Une seule église, dans un seul village au milieu des champs, correspondait aux cinq minutes, mais Louise douta, presque au bord de la panique, par peur de se tromper. Elle se força à se raisonner et à se calmer :
— La montre dit que c’est là, alors c’est là ! Et ça peut pas être ailleurs, y a rien ! Tête d’ânesse, va !
Louise entoura le clocher et relança le chronomètre avec la conscience de l’inutilité de son geste.
Contrairement à ses plus folles craintes et à son irrépressible peur, l’école d’Avord n’avait pas bougé et elle la retrouva sans la moindre difficulté. Elle réduisit la puissance et se prépara à l’atterrissage qui fut à peine meilleur.
Louise prit quelques secondes pour respirer profondément, surprise que personne d’autre ne volait par ce magnifique temps. Et elle repartit. Elle monta en virant, à la verticale du pentagone d’herbe.
Pendant de longues minutes, les choses terrestres rétrécirent et les détails s’estompèrent, puis Louise stabilisa son avion à cinq cents mètres, dans une atmosphère guère plus fraîche. Elle se rappela les consignes et l’apprentissage de Väinämö, puis coupa le moteur et poussa sur le manche pour transformer la hauteur en vitesse. Le sifflement de l’air sur les ailes et dans les haubans remplaça le ronronnement.
Louise s’écarta un peu du terrain, à faible inclinaison. Elle se présenta mal en finale et effectua un S rapide pour perdre de la hauteur. Le Voisin toucha le sol plus loin que son point de visée. Encore une fois, elle pesta contre sa nullité.
Envolée mobilisée, chapitre 5
— Miladiou ! grogna Louise. Manquait plus que ça…
Laurent tourna la tête et en resta béat d’admiration. Deux intrus venaient perturber leur paisible détente.
— Ferme la bouche, on dirait une truite, murmura Louise.
Envolée mobilisée, chapitre 13
La campagne défilait sous les deux avions. Devant et un peu plus bas que le Voisin, le Blériot battit des ailes et vira à droite. Louise comprit, ils survolaient Rocroi. Elle se pencha et admira les anciennes fortifications en étoile, vertes d’herbe. À l’intérieur, la ville et son église. Sur le parvis, une petite silhouette se tenait entre deux grandes. Peut-être Clesse. Elle se demanda s’il la regardait passer et ce qu’il pensait. La Meuse et sa vallée arrivèrent vite, Revin sur la droite, Fumay dans son méandre en forme de champignon.
Le Blériot piqua. Louise s’inquiéta une brève seconde, mais elle le suivit en poussant le manche et un cri sauvage. Un hurlement, plus grave, écorcha ses tympans : son passager écossais. Elle éclata de rire, grisée de bonheur à voler plus bas que les crêtes, à cinq mètres de la rivière. Sur sa gauche, une colonne infinie de soldats empoussiérait l’air.
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